27/11/96 - © Rossel & Cie SA - LE SOIR Bruxelles

Goma respire, mais craint un retour du balancier

Le «nouveau régime» rassure la population, mais l'armée zaïroise préparerait
une contre-offensive .
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GOMA

De notre envoyée spéciale

Autour de Goma, les réfugiés rwandais sont partis, mais de nombreux
problèmes demeurent. Le camp de Mugunga n'est plus qu'un immense dépotoir
jonché de détritus, de lambeaux de plastique, que la population zaïroise
fouille, dans l'espoir de découvrir quelque trésor abandonné par le reflux.
La récolte en fait se limite à quelques pieux de bois qui soutenaient les
abris couverts de plastique bleu. Les fagots sont transportés en ville ou,
sur place, transformés en makala, en charbon de bois, une matière précieuse
dans cette ville toujours privée d'électricité.

A Mugunga comme ailleurs, des équipes de la Croix-Rouge zaïroise enfournent
dans des bennes les corps des nombreuses victimes qui avaient été enterrés à
la hâte au lendemain des combats, et les pauvres dépouilles se mêlent aux
blocs de lave noire. De source zaïroise, il apparaît que 980 habitants de
Goma sont morts, victimes des bombardements et des combats entre Rwandais.
La mort n'a d'ailleurs pas fini de frapper: en quittant les camps les ex-FAR
et les miliciens rwandais ont laissé derrière eux de nombreux équipements
militaires et surtout des mines antipersonnel: l'une d'entre elles vient de
tuer un volontaire zaïrois travaillant pour une ONG.

ÉLOGE DES «WALINDA AMANI»

En quittant Goma, les réfugiés n'ont laissé derrière eux que des sites
désolés, d'où toute végétation a disparu, et le HCR assure qu'il n'a pas les
moyens de remettre les lieux en état, comme il l'avait fait au Burundi, car
les trois quarts de son matériel ont été pillés et tout l'effort de
l'organisation porte désormais sur le Rwanda.

Même s'ils sont laissés seuls avec les séquelles de la crise des réfugiés,
les habitants de Goma respirent. Comme à Bukavu, on découvre dans cette
ville une autre atmosphère qu'à Kinshasa, agressive et tendue. A leur grande
surprise, les habitants reconnaissent que les «nouveaux militaires» sont
bien différents de leurs prédécesseurs et les ont baptisés les Walinda
Amani, les gardiens de la paix. Chacun s'est déjà habitué à la présence de
ces jeunes soldats calmes, extrêmement corrects, et chacun aussi a déjà
tenté de savoir s'il s'agissait réellement de Rwandais. Les préjugés des
premiers jours ont fondu: si la plupart de ces jeunes militaires s'expriment
en swahili, si certains parlent le kinyarwanda avec l'accent typique des
Banyamulenge, et si d'autres s'expriment en anglais, la plupart, cependant,
encadrés par des Rwandais, sont bien des Zaïrois. Ils viennent de toutes les
régions du pays, du Shaba, du haut Zaïre, du Bandundu. Certains d'entre eux
sont même d'anciens membres des Forces armées zaïroises, recrutés après
avoir déserté. Les nouvelles autorités affirment d'ailleurs que 3.000 jeunes
de la ville se sont engagés, désireux de participer à cette libération de
leur pays et que des officiers des Forces armées zaïroises désertent
également. C'est ainsi que, sur les ondes de la radio locale Radio Star, un
capitaine des Faz, Kayembe, a appelé ses collègues en fuite à revenir à Goma
et à se ranger sous la bannière du nouveau pouvoir.

UNE VILLE PILLÉE

Cependant, même si elle respire mieux, la ville est loin d'avoir retrouvé
son rythme. La plupart des magasins, dévastés par les pillages, affichent
porte close, l'électricité n'a pas encore été rétablie, moins encore le
téléphone. C'est le HCR et Médecins sans frontières qui assurent
l'approvisionnement en eau, faisant bénéficier les citoyens de Goma des
moyens qui étaient hier mis en oeuvre au profit des réfugiés. Quant aux
autorités, elles ont saisi les stocks de vivres prévus pour les 700.000
Rwandais et les distribuent dans les divers quartiers de la ville en
essayant tant bien que mal d'éviter l'émeute.

Les commerçants, mais aussi les hommes d'affaires qui avaient l'habitude de
faire passer leurs communications par Gisenyi au Rwanda, se plaignent du
fait que les nouvelles autorités leur interdisent toujours de quitter la
ville. Le retour à la normale s'annonce cependant; les opérateurs
économiques de la région se sont réunis et ont été invités à reprendre leurs
activités. Cependant, à l'inverse de Bukavu où la normalisation progresse,
on a le sentiment que Goma retient toujours son souffle, dans l'attente de
nouveaux événements.

Certes, il est toujours question de la force internationale à laquelle on
croit de moins en moins (les soldats étrangers ne seront jamais volontaires
pour passer Noël chez nous, relèvent les plus sceptiques), mais surtout, la
population de Goma attend d'être rassurée sur plusieurs points et tout
d'abord sur les chances de réussite du nouveau régime: la crainte d'un
retour du balancier demeure vive. Le HCR confirme d'ailleurs que la partie
n'est pas totalement jouée; trois importantes poches de réfugiés, encadrés
par des hommes en armes, subsistent toujours dans les environs, l'une à
l'ouest de Goma et deux autres vers le sud.

MORTELLE EMBUSCADE

Il faut se rendre à Ndosho, où se trouve l'orphelinat entièrement pillé par
les militaires zaïrois et les miliciens rwandais, et descendre aux abords de
la ville de Sake, pour prendre la mesure d'une inquiétude qui ne se fonde
pas uniquement sur des rumeurs. En effet, à quelques kilomètres au nord de
Sake, les Interhahamwe ont tendu une embuscade qui a coûté la vie à
François, le chef des rebelles Maï Maï, et à six de ses compagnons.

Il se confirme surtout que plus à l'ouest, du côté de Walikale, ce qui reste
des forces rwandaises et zaïroises tente de se regrouper, les militaires
étant toujours entourés d'un «bouclier» de civils. A proximité du «front»,
les informations se croisent et se multiplient: la route de Walikale, qui a
été récemment rénovée, servirait actuellement de piste pour de gros porteurs
C 130 d'origine inconnue qui acheminent armes et munitions. C'est de là que
pourrait se déployer une contre-offensive en direction de Goma, appuyée par
un dispositif établi à Kisangani (où se trouvent déjà des forces
françaises).

A Goma, le petit peuple vit les jours présents comme un intermède entre deux
batailles, mais du côté de l'Alliance, les responsables affichent une grande
sérénité. Cependant, parmi les partisans du nouveau régime, les plus lucides
reconnaissent que malgré les succès militaires des dernières semaines, il
sera difficile de gagner la lointaine Kinshasa, mais qu'il sera tout aussi
malaisé pour le pouvoir central de reconquérir militairement le Kivu
«libéré» et gagné à ses nouveaux chefs. Autrement dit, la solution sera
politique et chacun mise sur l'estime réciproque que se vouent MM.
Tshisekedi et Kabila...

COLETTE BRAECKMAN