Ce ressassement meurtrier défie les analyses simples
Les anthropologues l'attribuent à la nature humaine, les modernistes y voient un phénomène social, mais la haine xénophobe perdure.
DOMINIQUE LECOURT | 01/12/1997 | Archives
Marianne

Le racisme s'impose à l'attention par la violence meurtrière des comportements qu'il inspire, par la haine méticuleuse qu'il nourrit en silence chez celui qui en est la proie, par les sinistres délires d'interprétation qu'il fomente et promeut en guise de conception du monde. Pourtant, ce phénomène si agressivement visible et si aisément identifiable semble défier l'analyse et oppose une impressionnante force de résistance à toutes les campagnes de dénonciation.


Les comportements racistes obéiraient-ils à un «dogme» -celui de l'inégalité des races humaines - admis sans critique, mais dénué de fondement scientifique ? Faudrait-il chercher le ressort ultime du racisme dans une réalité doctrinale désormais périmée ? Telle fut l'opinion des premiers dirigeants de l'Unesco lorsqu'ils assignèrent à cette institution l'objectif d'éradiquer de la planète «le préjugé racial» au nom duquel l'Allemagne nazie venait de planifier et d'administrer la mort de millions d'êtres humains.


Généticiens et spécialistes d'anthropologie physique furent invités en 1951 à prendre le relais des sociologues pour recueillir et diffuser par tous les canaux de l'éducation et de la culture les «faits scientifiques» susceptibles d'éclairer l'humanité sur l'irrationalité des doctrines racistes.


Le corpus doctrinal constitué au cours du XIXe siècle par les théories racistes avait de quoi impressionner, d'autant qu'on pouvait en trouver les premières esquisses dans les oeuvres des plus grands naturalistes du XVIIIe siècle - Linné ou Buffon -qui s'étaient essayés à des classifications sur les races humaines. Mais la doctrine ne correspond-elle pas plutôt à la rationalisation -c'est-à-dire à la justification et la systématisation - de pratiques préexistantes ?


Deux voies s'ouvrent, en apparence incompatibles, pour comprendre ces pratiques. La première consiste à en chercher le ressort dans une hypothétique nature humaine. Le racisme apparaît alors comme le dernier avatar d'une disposition immémoriale de tout être humain à surestimer son propre groupe au détriment des autres. Une certaine sociobiologie aidant, quelques chercheurs en sont venus, à la fin des années 70, à enraciner cet ethnocentrisme dans le jeu d'une sorte de main invisible génétique qui aurait guidé chaque groupe, dans ses affrontements avec ses rivaux, sur la voie d'un «succès reproductif» global.


D'autres soulignent au contraire la nouveauté du racisme tel qu'il se constitue, se répand, et à l'occasion se déchaîne sous forme de génocides, à partir de l'Europe moderne. Comment, en effet, dissocier «notre» racisme des horreurs qui ont marqué l'époque coloniale ? Dominique Franche a montré comment, au Rwanda, les administrateurs allemands et belges, secondés par les Pères Blancs, ont réussi en moins d'un siècle à fabriquer de toutes pièces la «rivalité ethnique» des Hutus et des Tutsis.


Les économistes font remarquer que, au-delà de la période coloniale, l'expansion du capitalisme à l'échelle de la planète a incité à «ethniciser» les populations destinées à fournir la main-d'oeuvre la plus mal payée. Les historiens soulignent le lien entre l'apparition du racisme et la déchristianisation qui aurait ébranlé la thèse biblique de l'unité du genre humain. Les politologues mettent en rapport racisme et nationalisme.


Le racisme apparaît ainsi non comme un trait de nature, mais comme un phénomène social récent intrinsèquement lié aux développements de ce qu'on appelle la «modernité».


Le ressassement meurtrier des thèmes du sang, du sexe et de la bestialité qui nourrit les discours et accompagne invariablement les pratiques racistes doit être pris au sérieux, de même que le jeu répétitif auquel se livrent les racistes sur les noms propres. S'y révèle alors la forme radicale de la haine sociale. Laquelle vise avant tout l'identité des sujets humains dans ce quelle a de plus intime et de plus individuel. C'est pourquoi on trouve chez les racistes ce qu'on pourrait appeler un désir d'extermination généalogique, qui est l'autre nom de la haine identitaire.


Que la science soit appelée à soutenir ce ressassement, comment s'en étonner en un temps où l'on croit pouvoir inviter la génétique à dire la vérité intégrale sur les généalogies humaines ?